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Partant de Milishevc où nous avons passé la nuit, notre étape du jour doit nous mener par l’un des dénivelés négatifs les plus raides de Peaks of the Balkans. Au réveil l’environnement est englué dans un brouillard digne d’un matin d’automne normand, du genre de ceux que les randonneurs ont en horreur. Cela entrave lourdement notre avancée mais nous prenons tout de même la décision de poursuivre l’aventure en redoublant d’attention, quitte à faire demi-tour si la situation s’avère trop complexe. Ce soir, nous devons rejoindre Rekë e Alleges derrière la vallée de Rugova, mais la montagne en a visiblement décidé autrement…

Peaks of the Balkans – Étape 5 : de Milishevc à Drelaj

Peaks of the Balkans - Map - Milishevc to Drelaj14 km, 5h, D+ 860m, D- 1270m

Ce matin la fenêtre est couverte d’une épaisse couche de buée. Nous passons la main sur la vitre pour essuyer le voile obstruant la vue, mais n’y voyons pas plus à travers. Dehors, la vallée est bouchée. Une épaisse couverture de brouillard lourdement ancrée dans les sapins semble avoir aspiré le monde dans un univers de coton silencieux. Seul le rideau de pluie balayé par les vents semble nous rappeler que le temps n’est pas suspendu. Nous attendons quelques heures mais la météo ne s’arrange pas. Nous devons prendre une décision ! On ne vous apprendra pas qu’en de telles conditions, il est dangereux de s’aventurer en montagne. De plus, nous savons cette montagne traître et les marquages approximatifs. Que faire ? Passer la journée ici à Milishevc ? Sans être sûrs de savoir si la météo sera meilleure le lendemain ? Prendre du retard ? Nous risquer dehors ?

Nous interrogeons notre hôte. Il nous dit que nous ne craignons rien. « Marquages tous neufs ! Très bon ! », nous dit-il en criant, comme si le niveau sonore de sa voix pouvait combler l’écart creusé par la barrière de la langue. Cela semble marcher. Il a l’air confiant. Cela nous rassure et nous prenons la décision de nous mettre en marche vers Drelaj, nous promettant que si nous nous sentons en quelconque danger, nous rebrousserons chemin immédiatement. Et puis, bon. Nous avons le GPS. En espérant qu’il marche correctement cette fois…

Inconscients, nous partons. Le nez engoncé dans une écharpe, la capuche vissée au crâne, et les yeux rivés au GPS pour ne pas nous perdre dans le brouillard. Celui-ci commence par nous mener en plein à travers la pente raide, dont les herbes hautes ont tôt fait de détremper nos chaussures.

– « Mais qu’est-ce que nous suivons, là, au fait ? »
– « C’est un sentier de chèvres, ça ! »

Rien à voir avec le chemin officiel décrit dans notre guide de Peaks of the Balkans ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? « Nous voilà bien partis », pensons-nous, alors que les nuages virevoltent à une vitesse folle autour de nous, dessinant un nouveau paysage à chaque instant. Voilà ce que c’est que de se fier à la technologie ! Nous résolvons d’atteindre le haut de la pente pour voir si nous pouvons rattraper le bon sentier, sans quoi nous redescendrons. Nous avons déjà perdu une heure à gravir cette pente abrupte quasiment à l’aveuglette.

Par chance, nous tombons sur le sentier plus que nous le retrouvons. De là, cela nous semble plus facile. Il est en effet extrêmement bien marqué, et à en croire notre hôte de la veille nous n’avons qu’à le suivre pour arriver à Drelaj. C’est alors que commence le jeu de piste : les yeux rivés sur le sol, nous scannons l’environnement à la recherche de ronds rouges et blancs, peints sur la roche claire tous les quelques mètres. Nous progressons de signe en signe, les repérant assez facilement dans la masse blanchâtre de la purée de pois environnante. Nous ne nous séparons pas plus que d’un mètre, de peur de disparaître soudain aux yeux de l’autre, de sortir du sentier sans le faire exprès, de se perdre seul dans l’immensité blanche.

Perdus dans les montagnes des Balkans

Il fait un froid glacial. Le vent nous fouette de toutes parts. Nous avons revêtu toutes nos couches de vêtements et enfilé des chaussettes sur nos doigts frigorifiés. Parce qu’en plus de cela, nous avons tout simplement oublié d’emporter des gants ! Nous nous traitons de tous les noms, humiliés par notre propre stupidité. « Honnêtement, on est complètement cons ! », tempête Quentin. Et, foutus pour foutus, persistants dans la connerie, nous continuons notre lente progression, jetant de temps à autre un œil sur le GPS, « pour garder le cap ». Nous enchaînons les cols herbeux dans ce brouillard effroyable, contents, dans notre malheur, d’être épargnés par la pluie. Dans cet environnement étrange et fantasmagorique, nous avons l’impression d’être coupés du reste du monde.

Entre Milishevc et Drelaj, lors d'une éclaircie dans le brouillard - Peaks of the Balkans

Entre Milishevc et Drelaj, lors d’une éclaircie dans le brouillard – Peaks of the Balkans

Au bout d’un moment, après avoir suivi le fond d’un canyon peu profond et contourné une immense plaque de neige verglacée, le doute nous gagne. Nous étions sensés repérer une fourche dans le chemin depuis une heure déjà. Nous savons que notre progression est lente et nous sommes rassurés par la présence régulière des marquages, mais tout de même, sommes-nous sûrs, absolument sûrs, d’être sur le bon chemin ? Nous nous arrêtons à l’abri d’un rocher pour étudier intensément la carte de notre GPS. Celle-ci ne laisse pas longtemps planer le doute. Nous avons bel et bien manqué l’embranchement ! Nous ne sommes plus sur Peaks of the Balkans depuis déjà un bon moment. Les marques ! Les satanées marques, qui sont les mêmes quel que soit le chemin ! Pas de panique, voyons, pas de panique. Il suffit de rebrousser chemin. Retrouver l’embranchement. Doucement, doucement…

Nous avons perdu deux heures de plus. La fatigue est déjà installée et la route est encore longue. Mais nous sommes de retour dans le droit chemin. Nous avons retrouvé l’embranchement, signalé par un simple poteau de métal noir. Dans le brouillard, nous ne pouvions purement et simplement pas le voir ! En parlant de brouillard, celui-ci a fini  par se diluer dans les bourrasques de vent qui l’ont emmené se faire voir ailleurs. Le chemin à suivre nous apparaît soudain tout à fait clair !

Il nous mène par-delà un autre col, près d’un petit lac aux reflets bruns nous rappelant sur le moment notre voyage au Tibet Oriental. Nous apercevons enfin la belle vallée de Rugova que nous devons rejoindre. Nous entamons la descente, le long d’une paroi de montagne vertigineuse. Le sentier est raide. Très raide même, et la pluie diluvienne l’a transformé en un dangereux toboggan boueux. Il descend sans jamais vouloir s’arrêter et se révèle extrêmement exigeant.

Un millier d’années plus tard, nous rejoignons une piste 4×4 défoncée, pleine de cette sorte de gadoue qui colle aux godasses et ralenti les progressions. Nos pieds, qui macèrent depuis ce matin dans leur propre soupe, ne doivent pas être jolis à voir. Nous sommes transis de fatigue et marchons plus ou moins au radar, dans un état second. Cette fatigue est physique, bien sûr, mais également psychique, car le chemin d’aujourd’hui ne nous a laissé aucun répit, ne permettant pas un seul instant à nos esprits de vagabonder librement vers les hauteurs, ne nous permettant à aucun moment de relâcher notre attention. Voilà une dizaine d’heures que notre concentration est maximale. Le froid et le vent ont achevé de consommer toute l’énergie que nous pouvions fournir. Pourtant, le corps continu son avancée mécanique sans que nous comprenions exactement comment cela est possible. Quelle formidable machine !

En arrivant au dessus de la vallée de Rugova - Peaks of the Balkans

En arrivant au dessus de la vallée de Rugova – Peaks of the Balkans

Drelaj : Repos mérité et construction d’une équipe

Enfin, nous rejoignons la route d’asphalte que nous voyons serpenter en contrebas depuis deux heures déjà. Si l’on s’en tenait strictement au circuit de Peaks of the Balkans, il nous faudrait continuer la marche à travers la forêt jusqu’au village de Rekë e Allagës, faire étape là-bas et repartir le lendemain pour le village de Drelaj. Mais il pleut maintenant. Nous sommes épuisés. Il est tard et la nuit ne tardera plus. Drelaj se trouve à 3km de là, le long de l’asphalte. Nous optons pour la facilité, rejoignons Drelaj et la guesthouse Shquiponja, où nous trouvons le confort de deux lits, d’une douche chaude, d’un bon diner, d’un poêle à bois où sécher nos chaussettes et même d’une machine à laver ! Les maisons du villages sont toutes ainsi, bien équipées, modernes, telles que nous les avons chez nous. Un contraste économique qui se confirme entre l’Albanie et le Kosovo.

Le sympathique Osman, à la Shquiponja guesthouse - Peaks of the BalkansNous passerons notre deuxième journée de repos à la Shquiponja guesthouse, immobilisés par une pluie battante et incessante. Nous sympathisons avec le vieil Osman, dont nous adorons le français approximatif et le regard malicieux, enfoncé dans un enchevêtrement de rides noueuses. Il rit tout le temps, Osman. Et il fait de grands moulinets de bras maigres quand il s’adresse à nous. « Ah, Madame, Madame, tu pas froid ? C’est trrrès froid, montagnes ! Ça c’est pas norrrmal, non, non, Monsieur ! C’est trrrès soleil normalement en ce moment ! Pas neige ! Pas pluie ! La tempérrrrature, tout cassé, cette année, tout cassé ! », dit-il en enfournant des brassées de bûches dans le petit poêle de notre chambre, faisant monter la température de la pièce à un étouffant 30°C.

– « Mal, është shi, është mjegull !! », dit Mariette, de manière approximative. (Montagne, c’est pluie, c’est brouillard !)
– « Ah, mjegull, Madame ! Trrrès dangeureux ! »

Bon, le dérèglement climatique semble également faire des siennes au cœur de ce petit paradis. Osman n’a jamais vu ça de sa vie, alors que « moi, trrrès vieux, oui, Monsieur ! ».
Ça l’inquiète, ce pauvre Osman, mais il ne se départit pourtant pas de son sourire.

En arrivant à Drelaj - Peaks of the Balkans

En arrivant à Drelaj – Peaks of the Balkans

Nous sommes rejoint à la guesthouse par Deborah, la canadienne à la forme olympique que nous avions rencontré à Doberdöl. Elle randonne seule sur Peaks of the Balkans et vient de passer sa journée à marcher sous la pluie, en short, sans que cela lui arrache la moindre grimace ! Cette petite femme au caractère bien trempé n’est autre qu’une force de la nature, comme nous le découvrirons dans les prochains jours. En effet, vu les conditions, nous décidons de randonner ensemble, alliant nos forces pour pallier aux horribles conditions climatiques auxquelles nous avons à faire face.

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